La standardisation/normalisation de la production de logement

La création de logements via la transformation s’inscrit dans une réflexion bien plus large sur la production de logements aujourd’hui en France. Il apparait que la normalisation des espaces de logements est de plus en plus grande et contraint fortement la production d’espaces, à l’image des réglementations récentes qui pèsent sur la conception : en particulier la réglementation thermique, et l’adaptation des espaces aux personnes dites à mobilité réduite[1].  L’importance de ces éléments à prendre en compte dans la conception d’espace de logements pourrait apparaitre comme un défi intéressant à relever, on dit d’ailleurs souvent qu’un grand nombre d’éléments imposés nourrit le travail du concepteur et fait émerger les propositions les plus intéressantes. Néanmoins, les réponses à ces éléments normatifs sont aujourd’hui souvent du même ordre et similaires d’une opération à l’autre. Ces éléments semblent contraindre les propositions de projets dans la mesure où les réponses proposées ont tendance à être standardisées.

Cette standardisation croissante de la production des espaces de logement s’explique également par un phénomène parallèle à la normalisation. Comme dans la production d’immobilier tertiaire, on a vu apparaitre des aspects d’ordre éminemment financiers dans la production de l’immobilier résidentiel. On ne conçoit plus en premier lieu du logement collectif pour habiter, mais essentiellement comme un bien marchand dans la mesure où il est l’affaire des promoteurs et devient donc un actif financier. Ce phénomène a logiquement favorisé la généralisation des éléments normatifs imposés au logement et a même eu tendance à accélérer la standardisation.

Une offre qui n’est plus adaptée à la demande sociétale.

Bloqué face à ce double phénomène, la production de logement semble avoir manqué un virage : celui des évolutions sociétales, notamment ceux de la cellule familiale.  La notion d’habitat fait écho à la question des modes de vie. Ces derniers évoluent mais la production de logement ne semble pas les prendre en compte, comme si les modes d’habiter, eux, devaient rester fixes. Le modèle du logement actuel s’organise autour de la cellule familiale classique, mais ne permet pas de répondre à des besoins liés à des structures familiales en évolution. Les questions d’habitat évolutif se posent par exemple pour accueillir un parent vieillissant devenu dépendant ou pour faire face au départ d’un jeune adulte hors de la cellule familiale. Par ailleurs, la recomposition familiale ne change pas, dans les faits, les ‘habitudes d’habiter’, et « ne serait qu’un jeu de chaise musical dans le parc[2] » si la séparation et la recomposition de deux nouveaux couples étaient simultanées. Or ce n’est pas vraiment le cas. Le phénomène de séparation, qui n’est pas négligeable aujourd’hui, a plusieurs conséquences : il augmente le nombre de personnes isolées, et impose souvent à ces parents isolés d’accueillir, au moins à temps partiel, des enfants dans des conditions de confort suffisant. Ces évolutions pèsent sur la demande, et donc sur la structure même des besoins du parc de logement. Ces modes d’habiter sont certes plus difficiles à prendre à compte mais ils sont une réalité, pourtant ils ne font que très peu partie des questions posées lors de la production de logement. On parlera de « l’impossible ajustement ménage/logement »[3].

Loin des évolutions profondes et des recherches typologiques proposées par les années 1970  et 1980, il semble aujourd’hui que la société change mais que le programme du logement, lui, stagne[4].  L’architecture du logement des années 2000 a proposé des originalités de façade et des évolutions techniques non négligeables, mais très peu de réflexion en termes de plan et de typologie. Le mode de production de logement neuf standardisé semble ne pas permettre de répondre aux enjeux énoncés, qui sont pourtant très actuels et porteurs d’évolution dans le projet.

Les possibles enjeux de la mutation de bureaux en logements face à cette équation

Au vu de ce rapide contexte de la production de logements, les projets de mutation se présentent comme une opportunité de proposer une démarche différente. Nous verrons par la suite que ces opérations ont peu de chance de proposer à terme une offre compétitive en termes purement économiques. Il semble donc bien plus intéressant de chercher à produire des logements qui répondent à un segment de la demande non satisfaite aujourd’hui.

Les démarches proposées pourraient permettre de concevoir des espaces différents qui répondent aux enjeux de l’évolution des modes d’habiter. Par exemple, les bâtiments de bureaux, datant des années 1970, obsolètes aujourd’hui face au besoin des entreprises semblent plutôt adaptés quant aux aspects évolutifs du logement évoqués. Ces bâtiments sont très tramés et organisés autour d’une structure poteaux/poutres qui laisse une grande liberté au concepteur et une plus grande adaptabilité

Par ailleurs, pour sortir de la production classique, certaines formes d’originalité programmatique peuvent être envisagées. Les expériences de logements en autopromotion ont en particulier fait émerger la question de l’expérience programmatique des habitants et de la prise en compte de nouveaux besoins fonctionnels. Elles permettent de sortir des idées préconçues car ne font plus seulement appel aux acteurs habituels de la production de logement. Même si cette forme d’opération reste très ponctuelle, d’autres initiatives peuvent chercher à prendre en compte ces nouveaux besoins. La réflexion peut porter par exemple sur des pièces de services partagés dans les espaces résidentiels : mettre en place une chambre partagée pour accueillir ponctuellement des amis de passage, une « boite à silence » : salle insonorisée pour les groupes de musique des jeunes, ou pour trouver un temps de repos. Les modèles sont encore à construire mais on revient à se poser la question de la manière dont on vit dans ces espaces.

En définitive, ces opérations de transformation pourraient donc être une opportunité de se positionner en dehors de la production classique de logements. Leurs caractères spécifiques et les processus de projet originaux, apparaissent comme une vraie opportunité de re-questionner ces modes d’habiter au regard des problématiques soulevées, dans le but de proposer une offre innovante.

[1] Machabert D., Souto De Moura E., Siza A., Habiter, imaginons l’évidence, 3ème biennale d’architecture de Caen, Dominique Carre Edition, Septembre 2013, p.36

[2] Léger JM.  Habiter, imaginons l’évidence. Modes d’habiter : les ressources de la conception architectural, Dominique Carre Edition, Septembre 2013.

[3] Léger JM.  Habiter, imaginons l’évidence. Modes d’habiter : les ressources de la conception architectural, Dominique Carre Edition, Septembre 2013, p.36

[4] COLBOC E.  Habiter, imaginons l’évidence. ???, Dominique Carre Edition, Septembre 2013, p.36